La CIA cherche t-elle à contrôler nos cerveaux ?



Publié par Paul-Gabriel LANTZ le 13 Janvier 2026

MKUltra, DARPA, neurotechnologies, conscience non-locale : depuis plusieurs années, un récit diffus mais persistant s’installe à la frontière de la fiction, du sensationnalisme et du soupçon technologique. Alimenté par des romans à succès, des programmes de recherche réels mais mal compris et une mémoire collective marquée par les abus de la Guerre froide, ce récit prête aux services de renseignement américains des capacités de manipulation et de contrôle des populations largement déconnectées de la réalité scientifique actuelle.



De la fiction au soupçon : un glissement révélateur

Le succès de The Secret of Secrets s’inscrit pleinement dans cette dynamique. En mobilisant des références réelles ; neurosciences, états modifiés de conscience, programmes militaires passés, Dan Brown construit une intrigue où l’État américain semble frôler la toute-puissance cognitive. Le procédé est connu : assembler des fragments documentés, les extrapoler, puis les projeter dans un dispositif narratif crédible.

Le problème n’est pas la fiction en elle-même, mais ce qu’elle active. Dans l’espace informationnel actuel, la frontière entre récit romanesque et soupçon politique devient poreuse, d’autant plus lorsque l’histoire fournit des précédents tangibles.

 

MKUltra : une faute historique devenue matrice narrative

Le programme MKUltra, actif entre 1953 et 1973, constitue le socle de cette défiance. Drogues psychotropes, hypnose, privation sensorielle, expérimentations sans consentement : les faits sont établis, documentés et reconnus par les enquêtes du Sénat américain dans les années 1970.

MKUltra est aujourd’hui un scandale clos, un échec scientifique et un désastre éthique. Mais dans l’imaginaire collectif, il agit comme une preuve originelle : puisque cela a existé, tout est possible. C’est précisément ce raisonnement par continuité implicite qui nourrit les dérives complotistes contemporaines.

 

DARPA et N3 : la science réelle, lue à travers le prisme de la peur

La DARPA, agence de recherche du Pentagone créée en 1958, cristallise à son tour les soupçons. Son rôle est pourtant connu : financer des projets à haut risque scientifique, dont beaucoup ont façonné le monde moderne, d’Internet aux drones.
Le programme N3, lancé à la fin des années 2010, illustre parfaitement le malentendu. Son objectif est limité et explicite : développer des interfaces cerveau-machine non invasives, capables de transmettre des signaux simples. En aucun cas il ne permet la lecture des pensées complexes, le contrôle comportemental ou la manipulation de la volonté humaine.
Mais dans un contexte de défiance généralisée, la complexité technologique devient un angle mort cognitif. Ce qui est mal compris est rapidement perçu comme dissimulé.

 

Un récit politique plus qu’un récit technologique

Ce glissement entre science et fiction ne dit pas tant quelque chose des capacités américaines que de notre époque. Il exprime une angoisse diffuse face à des technologies invisibles, abstraites, difficilement appropriables par le grand public.
Il sert aussi, consciemment ou non, un discours de dénigrement stratégique : prêter à la CIA des pouvoirs quasi surnaturels permet à la fois de susciter la peur, de délégitimer l’adversaire américain et de détourner l’attention des réalités beaucoup plus prosaïques du renseignement :  collecte imparfaite, analyse sous contrainte, erreurs humaines.

MKUltra fut réel, et c’est précisément pour cette raison qu’il doit être replacé dans l’histoire, non instrumentalisé dans le présent. Confondre des abus passés avec des programmes scientifiques actuels relève moins de l’analyse que du climat émotionnel contemporain.

À l’heure où la fiction nourrit l’angoisse et où la technologie devient un support de projection politique, le fantasme d’une CIA toute-puissante en dit finalement plus sur nos peurs collectives que sur les capacités réelles du renseignement américain.

 

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